Primavera de Filippi, chercheuse au CNRS et à l'université d'Harvard, aborde en conclusion de notre conférence les problématiques juridiques soulevées par la blockchain, ainsi que les formes de gouvernance distribuée rendues possibles par cette technologie.

Penser les enjeux de responsabilité, de régulation, et d’éthique

Retrouvez l’intervention de Primavera de Filippi lors de notre conférence Big Bang Blockchain

Primavera de Filippi, chercheuse au CNRS et à l’université d’Harvard, aborde en conclusion de notre conférence les problématiques juridiques soulevées par la blockchain, ainsi que les formes de gouvernance distribuée rendues possibles par cette technologie.

La blockchain élimine le besoin de confiance entre individus qui interagissent entre eux. Cet atout peut notamment servir pour les échanges commerciaux entre des individus ou organisations qui ne se connaissent pas et qui ne se font pas confiance en amont.

Cependant, bien souvent dans le cadre des interactions humaines, les individus ressentent tout de même l’envie de savoir qu’ils peuvent faire confiance à autrui. Dès lors pour des applications plus sociales, ou qui impliquent des relations humaines, il semble nécessaire de développer au-dessus de la blockchain une nouvelle couche, un nouveau protocole, qui va permettre de gérer les relations humaines et donc de réintroduire cette confiance.

La blockchain peut créer de nouvelles formes d’organisations

Pour Primavera de Filippi, le bénéfice d’une technologie décentralisée ne peut être totalement exploité que si on arrive à déployer au-dessus une gouvernance décentralisée. Pour ce faire, il s’agit de se baser sur de l’open source et d’y ajouter une gouvernance basée sur un système de récompenses qui incite les individus à collaborer. L’opérateur central n’est plus tant celui qui fournit le service que celui qui agrège et coordonne les contributions des individus, et extrait la valeur pour lui-même. De nouvelles structures d’organisations émergent ainsi, basées sur des blockchain et qui éliminent donc la figure de l’intermédiaire. Ces organisations permettent à des individus de se coordonner de façon décentralisée et de coopérer pour fournir un service dont ils vont bénéficier eux-mêmes. D’où, par exemple, la création du projet Backfeed, fondé sur un système de réputation et de gouvernance décentralisée. Cette gouvernance est assortie d’un mécanisme de création et de distribution de la valeur, qui dépend de la valeur effectivement apportée par des individus dans un projet ou une organisation.

Plus encore, les applications décentralisées collaboratives pourraient se développer de façon encore plus autonomes en éliminant, outre la figure de l’intermédiaire, celle des administrateurs. Ces organisations autonomes seraient gérées par des logiciels, basés sur la blockchain. Elles seraient indépendantes de toute intervention humaine, et seraient auto-suffisantes (c’est-à-dire qu’elles pourraient récupérer les ressources nécessaires à leur propre survie – par exemple, payer elles-mêmes un loyer sur la blockchain).

De nouvelles questions juridiques

D’un point de vue juridique, ces organisations soulèvent néanmoins deux problématiques essentielles que sont les questions de responsabilité et de régulation.

Concernant la première, plusieurs questions se posent : comment gérer le cas où ces organisations seraient utilisées pour des fins illicites ? Qui est responsable pour les activités d’une organisation qui n’a pas d’administrateur ? Intuitivement, on pourrait avancer que la responsabilité provient des créateurs du logiciel. Or le problème est double : ces créateurs sont bien souvent anonymes ; et plus encore, même si l’on parvient à identifier ces créateurs, cela ne permettrait pas de bloquer les opérations de ces organisations puisque celles-ci agissent de façon complètement autonome sur la blockchain.

S’agissant de régulation, la blockchain suscite des espoirs car elle est vue comme une technologie capable d’échapper aux règles actuellement en vigueur et à la domination des Etats. Encore plus que sur Internet, le code fait désormais effet de loi (« code is law ») : non seulement le code peut dicter l’architecture qui nous entoure, mais il peut désormais créer des relations contractuelles et de nouveaux cadres techno-juridiques indépendants du monde physique. Il n’est ni possible ni souhaitable d’appliquer les règles du droit traditionnel à l’environnement numérique ; il est donc nécessaire d’établir un nouveau cadre juridique spécifique à cet environnement, et ce d’autant plus pour la blockchain, pour laquelle on ne sait pas encore où elle nous conduit, quels en sont les champs d’exploitation, et quels en sont les dangers. Chercher à réguler la blockchain avec des règles traditionnelles serait risqué car cela pourrait limiter voire éliminer son potentiel.

Réfléchir aux enjeux éthiques de la blockchain

La blockchain est une technologie entièrement interdépendante des autres. La seule façon de comprendre comment avancer est de mieux étudier l’écosystème et de collaborer avec tous les acteurs qui travaillent autour de cette technologie. Il faut casser le cercle vicieux suivant : des technologies de libération, ou disruptives, cherchent à échapper à la régulation, ce qui conduit le droit à devenir de plus en plus strict pour tenter de s’en emparer, ce qui pousse à son tour la technologie à devenir encore plus décentralisée et disruptive. Pour dépasser ce cercle, la blockchain peut soutenir ou accompagner le droit, en permettant par exemple une plus grande transparence pour les gouvernements, une optimisation du fonctionnement des entreprises ou de l’administration publique, et le développement d’une société bien plus collaborative que compétitive.

Il faut donc comprendre que faire du code revient à faire de la politique. Les décisions prises au niveau technique auront un impact sur la société. La blockchain peut tout aussi bien être une technologie de libération et d’émancipation qu’être reprise par les pouvoirs en place pour renforcer le cadre actuel. En conséquence, il est essentiel de commencer à réfléchir aux implications éthiques de la blockchain, aujourd’hui trop souvent oubliés : qui va bénéficier de cette technologie ? Qui y aura accès ? Qui pourra la contrôler ? Quels seront les rapports de force qui se développeront ? Quels acteurs se renforceront et s’affaibliront ? La blockchain favorisera-t-elle l’émergence d’une société plus juste, ou renforcera-t-elle les écarts entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l’ont pas ? Les décisions prises aujourd’hui définiront le futur de la blockchain, or ce futur déterminera l’avenir de notre société.

–> A lire en lien : La place de l’Etat et du droit dans la blockchain

10 commentaires

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s