Certains pronostics avancent que la blockchain pourrait entraîner la fin des banques telles que nous les connaissons. La blockchain serait en effet de nature à rendre caduques, en théorie, toutes les activités fondées sur l’existence d’un tiers de confiance, ce qui concerne un certain nombre de services financiers. Qu’en est-il réellement ?

Dès les origines de la blockchain de Bitcoin a été évoquée l’idée de « fin des banques», du moins sous leur forme actuelle. Rappelons d’abord que sur le plan théorique, l’idéologie libertarienne est au fondement du Bitcoin, et que celui-ci est né en 2008-2009, soit juste après l’éclatement de la plus grande crise économique et financière depuis les années 1930. Mais plus concrètement, un épisode aujourd’hui relativement oublié est venu montrer à chacun il y a 3 ans que la liberté des épargnants à disposer de leur argent n’est pas toujours aussi certaine qu’il n’y paraît : celui de la crise chypriote de 2013, où le gouvernement avait proclamé son intention de réquisitionner 6,75% de tous les dépôts bancaires en dessous de 100 000 euros, et 9,9% des dépôts bancaires au-delà (finalement, il avait « seulement» taxé les dépôts supérieurs à 100 000 euros, ceci pour les deux banques menacées de faillite).

La blockchain est apparue, dans ces conditions, comme un possible recours vis-à-vis d’institutions bancaires dont la cote de confiance s’étiolait. Pour David François, ex-Chief Technical Officer de la plateforme bitcoin Paymium, « un des grands avantages des blockchains publiques comme celle de Bitcoin réside dans le fait qu’il n’existe aucune barrière à l’entrée : n’importe qui peut créer un service qui fonctionne sur la blockchain. » (propos recueillis lors de la conférence « Big Bang Blockchain », en janvier 2016).

paymium
Paymium (plateforme française) est un des leaders européens de l’achat/vente de bitcoins.

Pour attirer le grand public, ces plateformes doivent toutefois surmonter plusieurs grands défis, tels que l’expérience utilisateur qui reste parfois compliquée lorsqu’il s’agit d’acheter ou de manipuler des bitcoins. Mais le défi clef reste probablement celui de la confiance à acquérir vis-à-vis des potentiels utilisateurs. David François estime que « les acteurs qui réussiront le mieux seront ceux qui auront réussi à générer un capital confiance très important et à capitaliser dessus »…ce qui ne sera pas tâche aisée tant le bitcoin a mauvaise presse. Utiliser la blockchain ne nécessite certes pas forcément de passer par le bitcoin, notamment parce qu’il existe d’autre devises virtuelles, néanmoins la blockchain de Bitcoin est la seule à avoir fait preuve d’une extrême robustesse à ce jour (elle n’a jamais été hackée depuis sa création : les affaires de vol de bitcoins s’expliquent par le fait que ce sont des sites hébergeant les bitcoins qui ont été piratés, et non la blockchain elle-même).

Sans aller jusqu’à pronostiquer la fin des banques, l’idée qu’un certain nombre de fonctions bancaires puissent demain disparaître au profit d’acteurs utilisant la blockchain est un futur envisageable. Tout dépendra des cas d’usage ; celui du transfert d’argent à l’international semble par exemple très prometteur. Sur les 440 milliards de dollars par an que représente ce marché (données Banque Mondiale, 2015), près de 10 % de commissions sont prélevés par les plateformes d’échange dans certaines régions du globe. La diaspora africaine perd ainsi 2 milliards d’euros par an juste à cause du coût d’envoi des transferts d’argent, et l’Afrique subsaharienne subit même les frais de transferts les plus élevés au monde -12 %, soit quasiment le double de la moyenne mondiale – alors qu’il s’agit d’une des régions les plus pauvres du monde. La blockchain pourrait alors constituer une solution infiniment moins coûteuse (seuls quelques centimes sont prélevés sur chaque transaction) et plus rapide (entre 10 mn à 1h, contre parfois plusieurs jours pour les transferts à l’étranger)

Plus généralement, l’économiste Philippe Herlin considère que « les banques sont uberisables en tant que très grosses structures, très hiérarchisées et centralisées ». Il souligne notamment « les coûts d’intermédiation très faibles des services fondés sur le bitcoin, par rapport aux frais bancaires ». Cela étant, du fait des puissantes barrières réglementaires, notamment sur les activités de crédit au cœur du métier bancaire, il pronostique avant tout le développement des cryptomonnaies dans des pays où la monnaie est mal maîtrisée, et où la cryptomonnaie peut constituer une valeur refuge, comme on a pu le constater d’ores et déjà en Argentine ou dans les pays en difficulté comme la Grèce. De façon plus générale, à court et moyen terme, les cryptomonnaies et la blockchain présentent un intérêt en particulier pour les pays en développement et pour les populations non-bancarisées, notamment en Afrique (citons ainsi la start-up BitPesa au Kenya et au Nigéria).

Certaines barrières doivent encore être levées pour un développement à grande échelle

Outre les barrières culturelles et d’expérience utilisateur déjà mentionnées plus haut, mais qui peuvent donc être levées en étant ingénieux, plusieurs limites techniques rendent cependant aujourd’hui la blockchain Bitcoin difficilement utilisable à grande échelle pour des paiements, rendant sa menace pour les banques a priori assez limitée à court terme. En particulier, seules 7 transactions par seconde maximum sont aujourd’hui possibles sur toute la blockchain Bitcoin, loin des milliers du réseau Visa. Ce chiffre est modifiable, mais avec l’accord de la communauté Bitcoin, au sein de laquelle les débats sur ces sujets sont vifs. Du fait de la gouvernance complexe du bitcoin, il faudra sans doute un peu de temps avant que ces restrictions ne soient assouplies – ou, plus probablement, avant que des méthodes de contournement apparaissent (pensons par exemple aux sidechains et au Lightning Network).

Par ailleurs, la relative volatilité des cryptomonnaies peut rendre complexe leur utilisation dans un certain nombre d’opérations financières. Dans la mesure où les atouts de la blockchain se composent 1- d’une réduction des délais de transaction et 2- d’une réduction des coûts, ne pas pouvoir s’assurer de la stabilité de la monnaie peut obliger à des surcoûts importants qui menacent cet avantage. Cependant là encore, des solutions pour couvrir ce risque sont en cours de développement, par exemple à base de smart contracts.

Enfin, le bitcoin étant une monnaie limitée et déflationniste par nature (il n’y aura jamais plus de 21 millions de bitcoins dans le monde), une de ses limites en tant que moyen de paiement réside dans le fait que ses utilisateurs peuvent avoir plus intérêt à le thésauriser qu’à le dépenser.

Les banques entendent se servir de la blockchain

De leur côté, les banques ne restent de toute façon pas inactives, et tentent de transformer la menace en opportunité. La méthode retenue est globalement toujours la même : s’approprier la technologie pour l’adapter au sein des systèmes actuels, en développant en interne des blockchains privées ou semi-privées, ou en s’associant avec des start-ups de l’écosystème blockchain. La start-up Chain, dans laquelle a investi le fonds d’Orange, travaille ainsi actuellement avec des grands noms comme Visa, Nasdaq et CitiBank, afin de leur permettre de « transférer, stocker, échanger et gérer des actifs financiers de façon rapide, sécurisée et moins risquée que le système actuel».

Chain
Chain construit une suite d’outils basés sur la blockchain à destination des grands acteurs de l’industrie financière

Citons également un important consortium, celui formé autour de la start-up blockchain R3 CEV qui réunit plus d’une quarantaine de banques de grande envergure, dont Goldman Sachs, UBS, JP Morgan, ainsi que la BNP par exemple côté français, afin de définir des standards communs de mise en place de blockchains interbancaires.

Ce mode de fonctionnement décrit assez bien l’état d’esprit des banques, forcées sous la menace de coopérer (dans une certaine mesure), mais aussi d’expérimenter plus ou moins discrètement en interne pour ne pas se laisser dépasser par la technologie. Afin de garder le contrôle sur leurs systèmes, les expérimentations se concentrent autour des blockchains de type privé, où seul un nombre limité d’acteurs peut enregistrer des transactions ou disposer du registre. Les blockchains publiques sont en effet plus compliquées à utiliser pour les banques qui ne souhaitent guère perdre la main sur leur contenu, et qui doivent respecter des réglementations telles que les KYC (Know Your Customer – l’identification des parties prenantes) peu compatibles avec le caractère pseudonyme des transactions sur une blockchain publique.

Optimisation versus révolution

Or si l’on se concentre sur une blockchain privée, par exemple dont les nœuds seraient concentrés dans quelques établissements choisis, ou même au sein des différents départements d’une même banque, l’attrait de la blockchain pour la banque est tout simplement celui d’une réduction des coûts. Selon un rapport de 2015 de la banque Santander, l’utilisation de la blockchain pourrait faire économiser aux banques 15 à 20 milliards de dollars par an d’ici 2022, grâce à la réduction des « coûts d’infrastructure liés aux paiements internationaux, au trading et à la mise en conformité ». La blockchain pourrait par exemple leur permettre de se passer des chambres de compensation et de clearing, qui sont complexes, centralisées, et qui peuvent prendre deux jours et demi pour assurer un clearing complet ; les transactions blockchains seraient à la fois plus fiables, plus rapides, et moins chères.

La logique des blockchains privées – appelées parfois Distributed Ledger Technologies (DLTs) – va bien sûr à rebours du modèle libertaire pensé par les précurseurs de cette technologie, et des principes mêmes de la blockchain « historique », dont le cœur du potentiel repose justement sur l’ouverture et l’absence de contrôle centralisé – par un ou plusieurs acteurs. Pour autant, les blockchains publiques ne sont pas forcément incompatibles avec les blockchains privées, au contraire. La cohabitation semble possible, tant les atouts des unes complètent les limites des autres : d’un côté, une révolution capable de toucher de façon importante les banques mais dont l’horizon ne semble pas à court terme ; de l’autre, une logique d’optimisation interne au monde bancaire, sans être toutefois de nature à bouleverser le secteur.


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