Interview extraite du livre La Blockchain décryptée – les clefs d’une révolution (juin 2016) :

Nicolas Loubet est le cofondateur avec Clément Epié de Cellabz, un laboratoire d’innovation qui facilite l’appropriation des technologies émergentes dont la Blockchain.

Marc Tirel est chercheur spécialiste des mouvements émergents, auteur de « Voyages en Emergences ».

Quel regard portez-vous sur la blockchain ?

Nicolas : Il faut regarder derrière la blockchain, ce qui se joue dans les marges. Arrêtons de regarder le futur, soyons dans le présent : que peut-on faire ensemble ici et maintenant ? C’est cette question-là qui doit nous guider, en tant que citoyens, vis-à-vis de la blockchain. Lorsque la catastrophe de Fukushima est arrivée, Joi Ito (entrepreneur japonais, aujourd’hui directeur du MIT Media Lab) a construit un collectif qui a permis de créer un capteur libre, open source, open hardware. Ce n’est pas l’Etat japonais qui a pris ces mesures ; ce sont des citoyens comme vous et moi. Il existe maintenant au Japon plus de 17 millions points de mesure, qui ont été construits par des citoyens, des autodidactes, des non-experts qui se sont formés. Et ce phénomène a largement dépassé les frontières du pays.

Voilà le type de phénomènes que la blockchain peut démultiplier. Et c’est en cela que la blockchain est intéressante d’un point de vue citoyen. De nombreux mix sont envisageables avec d’autres technologies. La chance qu’on a, c’est que ce sont des biens communs, c’est-à-dire des ressources partagées, qui engagent un certain nombre de contributeurs, et avec des règles et processus définis par une communauté. Les blockchains comme Bitcoin et Ethereum reposent sur les principes des communs ; on peut même dire qu’elles constituent des biens communs. Il est pour cela essentiel d’aller chercher les zones d’utopie, où des gens qui ne sont pas experts s’approprient la notion de blockchain, dans les universités, les espaces de communauté, etc.

« L’Etat devrait plutôt réfléchir à l’idée de développer des services publics fonctionnant grâce à la blockchain »

Marc : La blockchain produira-t-elle du bien commun ou sera-t-elle accaparée par les grandes entreprises actuelles ? Voilà la question que je me pose actuellement. Je n’ai pas l’impression que les pouvoirs publics en France aient compris l’enjeu d’intérêt public. L’initiative annoncée fin mars par le cabinet d’Emmanuel Macron se focalise au secteur financier [un assouplissement de la législation pour permettre une expérimentation dans le cadre des « mini-bons », dans une optique de financement plus souple des PME] ; du reste la BNP a annoncé juste après le lancement d’un projet à ce sujet.

Or à mon sens l’Etat devrait plutôt réfléchir à l’idée de développer des services publics fonctionnant grâce à la blockchain. Il serait par exemple intéressant d’envisager la mise en place d’un Blablacar public de la blockchain.

Nicolas : Le gouvernement britannique a d’ailleurs sorti en janvier un très bon rapport sur la blockchain, qui soulignait l’opportunité de repenser le secteur public, le rapport à l’Etat, grâce à cette technologie. Ce rapport est passé assez inaperçu en France, ce qui est dommage.

Quels sont les aspects de la blockchain qui vous intéressent ?

Marc : Les promesses de la blockchain font rêver, or beaucoup de gens ont justement besoin de rêver à un nouveau monde. Le potentiel en germe de la blockchain est au moins du même acabit que celui d’Internet, voire peut-être plus important encore, car la blockchain est de nature à bousculer le modèle capitaliste tel qu’on le connaît aujourd’hui. Bien sûr, nous en sommes encore loin : nous n’en sommes qu’aux balbutiements. Mais on pourrait tout à fait imaginer une mutation du capitalisme, ou l’émergence d’un système en parallèle. La blockchain pourrait contribuer à la mise en place de ce nouveau système. Il s’agirait de revenir en quelque sorte aux sources d’Internet pour arriver à une meilleure répartition des richesses.

A mon sens, un enjeu clef est de savoir comment réussir à faire comprendre la blockchain sans perdre de sa richesse, de sa complexité. Je pense que cela passe par le jeu, le ludique, et l’art. Si on arrive à faire en sorte qu’il y ait un enthousiaste qui aille au-delà du monde business, pour investir le champ de la passion, de l’art, du beau, on aura réussi quelque chose d’intéressant. Pensons par exemple au Plantoïd construit par Primavera de Filippi [voir note 1 en bas de page].

« Les utilisations les plus insolites des innovations relèvent de l’hybridation technologique et artistique »

Nicolas : Je partage entièrement ton avis. Les utilisations les plus insolites des innovations relèvent de l’hybridation technologique et artistique, bien qu’elles restent assez peu visibles car peu portées par les relations publiques. Le Plantoïd est en ce sens un extraordinaire cas d’usage de la blockchain. Participer à ce type de projets permet d’apprendre énormément, sur des domaines très divers, au-delà de la blockchain elle-même : monnaie, électronique, biomimétisme… le tout de façon très pédagogique, sur des bases interdisciplinaires, de libre pensée.

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Pensons aussi au Projet « Tree Coach », qui vise à mettre en lumière les arbres comme êtres vivants, et à les faire communiquer entre eux, via une blockchain. Le principe est de donner à chaque arbre une identité inscrite sur la blockchain et de créer des cadres de gouvernance différents, sans organe centralisateur, afin de rendre visible le fonctionnement invisible d’une forêt et questionner les processus de déforestation. L’idée derrière, c’est de tenir compte de la réalité biologique d’un écosystème, là où les cadres de gouvernance actuels sont très anthropocentrés. Il s’agirait donc de donner un pouvoir de gouvernance à ces entités pour changer les itinéraires qu’on veut emprunter en termes de transition écologique. Un projet comme celui-ci résiste à toutes les formes de stress économiques traditionnels.

Pour compléter le propos de Marc, je suis convaincu que ce sont comme bien souvent les plus jeunes qui ont l’esprit le plus vif et le plus pointilleux sur le système actuel et ses évolutions. Je pense là à des enfants de 10-12 ans qui jouent à Minecraft [jeu vidéo de construction et d’exploration, comptant plus de 100 millions d’utilisateurs dans le monde, et utilisé comme outil pédagogique par de nombreux enseignants en mathématique, histoire-géographie, biologie…] et sont vigilants et malins dans la manière d’interroger nos économies.

Lorsqu’il avait 17 ans, Vitalik Buterin [fondateur d’Ethereum] avait écrit, dans la revue Bitcoin Magazine qu’il a fondée, un de ses articles qui m’a le plus étonné. C’est le tout premier article qu’il a écrit. Il y parle de l’adoption de Bitcoin. Son propos est le suivant : pour la majorité des individus qui vivent avec des cartes de crédit, prêts et hypothèques, c’est une souffrance d’aller vers le Bitcoin. Mais ce dont on ne se demande pas, c’est si ce n’est pas une souffrance pour les nouveaux venus, les nouveaux entrants, de rentrer dans ces systèmes-là [voir note 2 en bas de page].

Que peut-on attendre de la blockchain pour les années et décennies à venir ?

Marc : De nombreuses tâches et fonctions pourraient être déléguées à des systèmes informatiques, sur lesquelles repose la blockchain. Mais laisser les machines et les intelligences artificielles décider de tout comporte des risques. On en est encore loin, mais il faut y réfléchir en amont. Surtout, plus encore qu’y réfléchir, il faut tester, faire des expérimentations, non pas aveuglement en se disant qu’on a trouvé LA solution, mais avec pragmatisme.

La blockchain va à mon avis solutionner un certain nombre de problèmes, notamment des questions de corruption, qui ne se poseront plus pour les générations futures. Il y a bien sûr un enjeu immense dans le domaine de la finance, au niveau de la traçabilité de l’argent ; on l’a encore vu avec les Panama Papers. Mais évidemment on trouvera aussi beaucoup de gens pour lutter contre ces changements, car ces changements remettent en cause des positions, des privilèges.

« Il faut considérer la blockchain au sein d’une vision systémique, et non pas comme une opportunité de marché pour prendre le pouvoir »

Nicolas : Si on voit uniquement la blockchain comme une technologie devant servir à résoudre des problèmes, on se trompe d’emblée dans la façon de l’aborder. Voir dans la blockchain une solution aux problèmes de gouvernance, c’est oublier les deux siècles qui nous ont précédé. Heureusement, grâce à tous les flops qu’on a connus ces dernières années et décennies, on commence à avoir une bonne approche vis-à-vis de l’innovation, pas seulement technologique. On sait notamment maintenant qu’il faut faire attention à l’appropriation, ou aux principes d’inclusion. On a parfois été dans des impasses intellectuelles mais l’important est d’en tirer les leçons.

Il faut considérer la blockchain au sein d’une vision systémique, et non pas comme une opportunité de marché pour prendre le pouvoir. Le basculement réside vraiment dans cette vision systémique, et non dans la technologie elle-même. Ce qui est intéressant, c’est de s’interroger sur la valeur de tous ces métiers qui ont permis aux institutions traditionnelles d’exister, que ce soit la Banque de France, la Caisse des Dépôts… La Caisse des Dépôts a 200 ans. Est-ce qu’elle existera encore dans 200 ans ? 20 ans ? 2 ans ? Personne ne peut répondre par l’affirmative avec certitude. Tous les fondamentaux sont remis en question.

« Il faut considérer la blockchain au sein d’une vision systémique, et non pas comme une opportunité de marché pour prendre le pouvoir »

Ce qui est vu comme prévisible et robuste doit toujours être interrogé. A-t-on profondément confiance dans les formes d’autorité qui paraissent aujourd’hui légitimes dans tout un ensemble de nos vies (en ce qui concerne par exemple l’aménagement du territoire, le montant de TVA, etc…) ? C’est ça qui est en défi depuis au moins 10 ans.

Nicolas, toi qui connais bien l’écosystème blockchain, quel est ton regard sur le projet Ethereum et plus particulièrement sur son fondateur, Vitalik Buterin ? [NB : l’interview a été réalisée avant l’affaire du hack de The DAO]

C’est intéressant de comparer les conditions d’émergence de Bitcoin et celles d’Ethereum car elles sont très différentes : pour Bitcoin, elles se caractérisent par le foisonnement et l’imprévu, alors que pour Ethereum, elles sont très scolaires, tout un ensemble d’articles ont précédé, dont les anciens articles de Vitalik qui avait été le cofondateur de Bitcoin Magazine et qui a arrêté ses études pour se concentrer à plein temps sur ces sujets.

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Vitalik Buterin, fondateur d’Ethereum

Avec la campagne de prévente, la création du wiki, les forums très instruits, etc., on a l’impression que Vitalik est le bon élève, qu’il a 20/20 du début à la fin. Quand on met en confrontation ces histoires, on a presque l’impression que Bitcoin est né par hasard (je grossis volontairement le trait), alors qu’Ethereum semble un projet quasiment académique, avec des étapes successives très construites. La gouvernance d’Ethereum, tout comme pour Bitcoin, est certes loin d’être idéale, mais les core developers se sont mis d’accord sur un cap, une feuille de route dessinée sur 3 à 4 ans. Au-delà, les questions sont encore ouvertes, et relèvent de la recherche.

« Il y a finalement peu de différences entre un Vitalik Buterin et un Elon Musk »

Vitalik semble parti pour travailler toute sa vie dessus. Dans un contexte où on est confronté à des impératifs de délivrables de très court terme, il a une sérénité du temps long qui est bluffante. Il porte une vision de très long terme, qui consiste à travailler sur quelque chose qui dépassera les contingences de la mode. Dans le monde de la technologie contemporaine, c’est très rare.

Il y a finalement peu de différences entre un Vitalik Buterin et un Elon Musk. Ce sont des gens passionnés, qui s’amusent dans ce qu’ils font, qui sont portés par des projets avec une réalité matérielle, et qui vivent leur passion à plein temps, pas seulement le soir en rentrant du travail. Quand Vitalik dit qu’il a arrêté l’université parce qu’il passait beaucoup de temps sur Bitcoin, c’est un choix de raison. Il s’est auto-éduqué, a appris, s’est mobilisé dans une communauté de pairs…

Chose intéressante : il a décidé d’apprendre le mandarin. C’est très malin puisqu’il s’ouvre ainsi à 1,6 milliards de personnes en plus. La DevCon2, en septembre, aura du reste lieu à Shanghai [NB : elle vient de se terminer cette semaine]. Ce n’est pas un choix anodin.

Alors que la plupart des évangélistes technologiques sont clivants et affirment qu’il y des choix à faire (par exemple « le Bitcoin, ou rien »), Vitalik a une plasticité et une ouverture qui font sa force.

A titre personnel, l’idée que la blockchain s’impose partout ne me plaît pas, et même me déplaît profondément. Mais je dois dire que j’ai été très rassuré par Vitalik.

Interview réalisée au printemps et extraite du livre La Blockchain décryptée – les clefs d’une révolution (juin 2016)

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[1] Le Plantoïd est à la plante ce que l’androïd est à l’humain : à mi-chemin entre une œuvre d’art, une plante et un robot, il détient un compte sur la blockchain, reçoit des dons, et est capable de se reproduire en émettant un appel d’offre auquel des artistes peuvent répondre pour réaliser leur propre plantoïd.
[2] Verbatim : « Les adolescents représentent l’avenir. Ils ne sont pas encore embourbés par la façon dont nous menons actuellement nos vies, avec nos cartes de crédit, prêts, hypothèques, etc. Alors que pour la plupart des gens, passer au Bitcoin est une souffrance à court terme car ils sont déjà à l’aise avec le fait d’utiliser des cartes de crédit, pour les adolescents c’est à l’inverse tout le processus d’ouverture de compte et de carte de crédit qui leur pose problème. Ils préféraient simplement pouvoir commencer à gagner et dépenser quelques « coins ». En outre, ils ne sont pas encore corrompus par la psychologie du système de carte de crédit, qui veut qu’il est bien plus simple d’obtenir de l’argent rapidement et temporairement en suppliant plutôt qu’en produisant. La psychologie que ces jeunes adopteront sera, dans 10 ou 20 ans, celle qui conduira la psychologie de la société. » Vitalik Buterin, https://bitcoinmagazine.com/articles/bitcoin-adoption-opportunity-teenager-1330407280, 28/02/2012

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