blockchain-raviver-espoirs-déçus-utopie-internet
Tribune initialement rédigée dans le cadre du Positive Economy Forum, parue dans Challenges

La décennie 1990 a été celle de la découverte d’un territoire nouveau et inexploré: le cyberespace. Ses promesses, détaillées en 1996 dans la célèbre Déclaration d’Indépendance de J.P. Barlow, ont marqué les esprits et lancé bien des vocations: “Grâce à Internet, nous créerons une civilisation plus humaine et juste. Nous créerons un monde dans lequel chacun peut entrer, sans privilège ou préjudice dus à la race, à la puissance économique, à la force militaire, ou au lieu de naissance.”

Vingt ans plus tard pourtant, Internet n’a pas tenu toutes ses promesses: les richesses et le pouvoir n’ont jamais été aussi concentrés. Les espoirs de la Déclaration se sont brisés avec l’irruption de forces dont les idéaux semblent bien loin de ceux exprimés en 1996: les gouvernements et leurs services de renseignements, les GAFA et leur toute-puissance, l’économie de plateforme et son exploitation d’un travail qui ne lui appartient pas.

Il faut donc, 20 ans plus tard, se poser la question: pourquoi avoir laissé entrer ces intrus? Sans doute répondaient-ils à un manque ou à un échec d’Internet, qui n’a pas réussi à générer une véritable confiance entre les individus, ouvrant la porte à des tiers plus ou moins bien intentionnés. Or cette question de la confiance est toujours là: comment avoir confiance dans l’information non vérifiée qui circule sur les réseaux sociaux? Dans les gouvernements, les élus, et leurs scandales? Dans les institutions financières, leurs spéculations et les crises qui s’ensuivent?

Enrayer les inégalités

Cette question de la confiance est celle que pose Satoshi Nakamoto, qui publie en 2008 un document décrivant le fonctionnement d’une monnaie électronique décentralisée: Bitcoin. Il devient alors possible d’échanger de l’argent sur Internet, sans banques. Depuis, Bitcoin a fait couler beaucoup d’encre; sa technologie a quitté peu à peu l’ésotérisme du “Dark Web” pour gagner la reconnaissance teintée d’inquiétude et d’opportunisme du monde de la finance. Elle apparaît désormais dans les médias et dans les entreprises avec un autre nom: la blockchain.

La blockchain, la technologie sur laquelle repose bitcoin, est un grand livre de compte numérique sur lequel sont inscrites toutes les transactions entre les personnes d’un même réseau. C’est un protocole numérique gérant un réseau pair à pair qui enregistre la propriété et crée la confiance. Une technologie sans autorité de contrôle, sans tiers de confiance, sans hiérarchie, qui veut “démocratiser” la transaction, comme le web avait démocratisé l’information. Infrastructure publique et open-source, elle est un “commun” précieux pour inventer de nouveaux usages.

Rêvons un peu: elle permettrait d’enrayer les inégalités, en permettant à la moitié de la population mondiale, non bancarisée, d’accéder à des services financiers. Elle permettrait la transition énergétique, en favorisant l’échange d’énergie local sur des réseaux micro-grids, préparant l’avènement des producteurs-consommateurs. Elle permettrait la révolution de l’Internet des Objets, en fournissant aux objets un moyen de communication machine à machine sans intermédiaire ni capture des données. Dans un monde où le citoyen cherche à connaître l’histoire des produits et services qu’il achète, elle permettrait enfin de garantir l’origine et l’authenticité des produits de manière irréfutable.

Un terrain immense à défricher

Un monde étonnant, qui est envisageable avec cette technologie. La blockchain nous offre l’opportunité d’un “reset” d’Internet: rebattre les cartes et résoudre ce manque fondamental qui a causé la fin du rêve du Cyberespace, celui de la confiance. Les promesses de 1996, enfin à notre portée…

Mais pour cela, il nous faut apprendre des erreurs du passé, et se mettre au travail. Ne pas croire comme il y a vingt ans que la technique peut nous affranchir du réel: la formule « code is law », brandie à maintes reprises, s’est heurtée à nos sociétés non préparées, qui n’ont pas su s’approprier le numérique et l’adapter à leurs modes de vie. Nous avons échoué à faire en sorte que les citoyens maîtrisent la technologie plutôt qu’ils ne la subissent, et nous avons aussi échoué à nous saisir des bonnes questions.

Les technologies d’architecture, comme la blockchain, organisent nos manières de communiquer, de nous organiser, de se représenter la réalité et le virtuel. Laisser une minorité faire des choix déterminants pour le futur est dangereux. Il faut que les citoyens se saisissent des questions essentielles: qui bénéficiera de cette technologie? Qui la contrôlera? En fin de compte, la technologie permettra-t-elle une société plus juste, ou renforcera-t-elle l’écart entre ceux qui ont le pouvoir et ceux qui ne l’ont pas?

Loin de l’idéologie de Bitcoin, curieuse héritière d’Hayek et des Cyberpunk, et loin du rêve affirmé par le système financier d’une « blockchain privatisée » pour optimiser des process, il existe un terrain immense à défricher. C’est celui dont l’économie positive devra se saisir.

Tribune d’Alexandre Stachtchenko et Claire Balva publiée initialement dans Challenges pour le Positive Economy Forum

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s