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PARTIE II : Points de vue

Lire la 1ere partie de l’article )

Les ICO constituent-elles vraiment un bouleversement ?

Oui – pour Fred Ehrsam, co-fondateur de la plateforme Coinbase.

Fred Ehrsam estime dans son post que ce concept d’ICO pourrait bouleverser, à plus ou moins long terme, le monde du VC.

 « A première vue, on dirait juste une nouvelle façon de lever de l’argent. En réalité, cela va au-delà :

-Les tokens constituent la monnaie qui est ensuite utilisée dans l’application elle-même.
-Les contributeurs de l’application sont payés directement pour leurs contributions en tokens.
-Ces tokens sont convertissables facilement dans n’importe quelle monnaie locale puisqu’ils reposent sur la blockchain.»

Cas concret

Storj, un système de stockage de fichiers décentralisé, a levé l’équivalent de 500 000 dollars à travers une ICO. Leur token, appelé Storjcoin, permet d’acheter de l’espace de stockage sur le réseau Storj, et inversement, de louer l’espace de stockage de votre ordinateur sur réseau Storj en échange de Storjcoin. Si vous achetez ou gagnez des Storjcoin, vous pouvez soit acheter de l’espace sur le réseau, soit les garder dans une perspective de spéculation, soit les convertir dans votre monnaie nationale (1 Storjcoin = 0,16 dollars à l’heure d’écrire ces lignes).

Pour Fred Ehrsam, « c’est là où le phénomène va bien au-delà d’une simple nouvelle façon de lever de l’argent. Ces projets créent leur propre écosystème économique. Ce sont des business models entièrement nouveaux, essayés pour la 1ere fois. Dans ce modèle décentralisé, il n’y a aucune autorité centrale, et les contributions et la propriété sont réparties entre toutes les parties prenantes ». De nombreux projets utilisant la blockchain sont passés par ce modèle : outre les exemples de Storj et d’Ethereum cités plus haut, on peut évoquer Augur (un marché prédictif), Steem (un Reddit décentralisé où les internautes sont payés pour ajoutés du contenu, articles, news), ou encore IPFS (stockage décentralisé) avec son Filecoin.

Avec ce système, l’accès au capital se fait de façon plus égalitaire, puisque quiconque sur la planète peut contribuer au projet. Un projet démarré en Afrique est sur le même réseau (une blockchain mondiale) qu’un projet démarré dans la Silicon Valley. D’un autre côté, l’investissement sera beaucoup plus égalitaire. Chacun a accès au même ensemble d’investissements.

Ainsi, si les blockchains ont d’abord permis l’émergence de « l’Internet de l’argent », désormais elles ouvrent la voie à « l’Internet des actifs ».

La croissance des App Coins [le nom qu’il donne à ces applications utilisant le concept d’ICO] devrait imiter celle des apps sur l’App Store : commencer lentement puis croître de façon exponentielle. Comme les apps, il y aura des milliers d’App Coins, puis des millions ; beaucoup ne vaudront presque rien, certaines connaîtront un succès modéré, et une petite partie seront de grandes réussites.

La vague à venir des apps décentralisées connaîtra sa part d’échecs retentissants comme l’ont connu les start-ups Internet. Il y aura bien d’autres expériences douloureuses comme The DAO.

Certains se focaliseront, avec myopie, uniquement sur les éléments financiers de cette vague, mais celle-ci va bien au-delà. Il s’agit de la plus grande tendance que nous voyons dans le domaine des monnaies virtuelles de ces dernières années. Ce sera le fondement des premières « killer apps » dont nous parlons sans cesse. »

Non, du moins pas à court terme – pour Travis Scher, investisseur

Travis Scher, investisseur au sein du Digital Currency Group, se déclare “sceptique” sur les perspectives à court terme des ICO, dans un post publié en novembre. Selon lui, « les ICOs et les Appcoins ne sont pas un investissement attractif [aujourd’hui] et ne le seront probablement pas à court terme. »

Il met en avant quatre raisons pour justifier cet avis :

-L’incertitude réglementaire : « les risques légaux, notamment les risques de non-conformité aux exigences de la Securities and Exchange Commission aux Etats-Unis (l’organisme de réglementation et de contrôle des marchés financiers) sont encore sous-estimés par ceux qui considèrent la possibilité de se financer via une ICO », écrit-il.

-Les valorisations excessives : plusieurs ICOs ont été largement surévaluées, estime-t-il. « Des entrepreneurs avec des projets qui auraient eu du mal à réunir 500 000 dollars via le capital-risque traditionnel lèvent des millions en token sales. Certains peuvent voir d’un bon oeil que des entrepreneurs puissent se passer de VC parfois élitistes et se faire financer par des individus qui comprennent leur vision. Je considère plutôt cela comme un signe que le marché est détraqué.

Les seuls acheteurs de ces token sales semblent être des internautes un peu trop enthousiastes, qui n’ont pas les bases pour déterminer la valeur réelle de ces projets ou les sommes dont ces derniers auraient besoin. 

Cette situation peut se stabiliser au fil du temps, mais, à l’heure actuelle, ce n’est pas un marché dans lequel je voudrais participer. »

Le manque de contrôle : « j’ai été choqué par l’absence de contrôles, d’une part sur l’utilisation du produit des ICO par les organisations qui émettent de nouveaux tokens, d’autre part sur le partage des revenus et/ou profits associés aux projets avec les détenteurs de tokens.

Très souvent, les droits des détenteurs de tokens sont très imprécis. (…) Dans la plupart des cas, personne ne surveille vraiment l’utilisation des fonds. La fraude et les escroqueries sont inévitables. Certains se réjouissent du fait que les droits des investisseurs sont «codés» dans le projet, mais en pratique, les porteurs du projet ont généralement le pouvoir de modifier unilatéralement le code à leur profit. 

Je reconnais que les DAO peuvent mettre en place des structures de gouvernance viables en théorie, mais il reste à voir si elles peuvent le faire en pratique. On parle de « smart contracts », mais s’agit-il de contrats juridiques contraignants entre les parties prenantes, qui protègent suffisamment les investisseurs ? Aujourd’hui non. »

Le manque de cas d’usage business : « je n’ai pas encore trouvé un application décentralisée (« Dapp ») offrant une solution à la fois répondant à un véritable problème et mise en place à une échelle significative. Les « Dapps » permettent théoriquement de réduire les coûts, et d’améliorer la privacy et la sécurité. Mais la privacy et la sécurité ne mèneront pas [à elles seules ] à l’adoption massive de ces services. (…) Or la création d’une expérience utilisateur réussie [condition sine qua non de l’adoption massive des services] sera très difficile sans une organisation ‘normale’ composée d’employés responsables. Wikipedia a prouvé que cela reste possible, mais la blockchain rajoute encore une autre couche de complexité.

Même les rares Dapps qui ont présenté une proposition de valeur crédible restent liées à un ensemble de règles trop compliquées, qui sont peut-être inhérentes à la nature décentralisée du projet.

Cela ne signifie pas qu’une Dapp très réussie ne se matérialisera jamais. Mais la réalité est qu’aucune Dapp n’a encore satisfait les attentes ou besoins de consommateurs réels, et bon nombre des caractéristiques qui rendent les blockchains révolutionnaires rendent également beaucoup plus difficile pour elles l’adoption de masse. »

Il y aurait beaucoup à dire sur ces critiques elles-mêmes (par exemple, on peut considérer qu’au moins 2 des 4 critiques citées se retrouvent aussi dans le monde traditionnel du VC : les valorisations parfois (très) excessives, et le manque de cas d’usage business. On peut aussi estimer que les projets financés par ICO répondent avant tout à une logique, non pas tant de valeurs de tokens, mais de construction de communauté, modèle qui n’attire pas les VC).

Cependant, on ne peut nier qu’elles touchent en partie juste. Un internaute écrivait du reste ceci en réaction au post de Travis Scher : « un problème fondamental du monde « crypto » est le fait qu’il a été conçu pour vivre en dehors des lois et des régulateurs. Lorsqu’il est plongé à nouveau dans un environnement légal, régulé, il devient inutile »…

Pour conclure, Travis Scher écrit que « rien de tout ceci n’arrivera si les enjeux de régulation, de valorisation, de contrôle ne sont pas pris en compte, ou si les entrepreneurs du milieu blockchain échouent à utiliser ces nouveaux protocoles pour résoudre des problèmes réels, d’une façon user-friendly ». Une manière mesurée de dire que le concept des ICO est certes fascinant mais a encore beaucoup de progrès à faire avant d’espérer venir transformer un jour le financement des protocoles et start-ups. A suivre de très près, pour autant…

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