Qu'est-ce que la tokenisation

La « tokenisation » désigne le processus d’inscription d’un actif et de ses droits sur un token afin d’en permettre la gestion et l’échange en pair-à-pair, de façon instantanée et sécurisée sur une infrastructure blockchain (définition de Blockchain France).

Lire au préalable : Qu’est-ce qu’un token ?

La tokenisation peut concerner différents actifs, au-delà des applications du web décentralisé.

La tokenisation d’actifs financiers traditionnels

On parle alors de security tokens, par opposition aux utility tokens (tokens utilitaires, dont le but est d’être utilisés dans des applications du web décentralisé).

Ces tokens peuvent être vus comme des actifs financiers digitalisés qui permettent de créer des fractions de propriété et d’effectuer des transactions quasi-instantanées.

Dans le système financier actuel, un individu qui possède 100 euros ne peut pas acheter une action individuelle d’une entreprise qui s’échange à 200 euros. Les parts digitalisés lui permettront de détenir par exemple 0.5 part de l’entreprise. En outre, l’acquisition de cette fraction de part sera réalisée presque instantanément sur une blockchain, à condition que l’acheteur et le vendeur respectent tous deux les réglementations en matière de security token (cette vérification pourra s’effectuer presque instantanément avec les protocoles blockchain).

Les security tokens ouvrent la voie d’une nouvelle ère pour les actifs financiers : leur digitalisation. Selon l’analyse de l’investisseur Anthony Pompliano, ces actifs n’étaient jusqu’ici pas véritablement digitalisés : il parle plutôt d’ère « électronique » pour désigner ce qui a remplacé en large partie à partir des années 1990 la première phase de développement des actifs financiers, alors fondée sur des certificats de propriété papiers (qui devaient être transférés physiquement à chaque échange d’actifs). « Le monde numérique tel que nous le connaissons aujourd’hui, aussi bien son infrastructure que ses applications, n’étaient pas encore en place » lors du basculement à l’ère électronique, justifie-t-il.

La digitalisation des actifs qu’ouvre les security tokens constitue le pendant de la digitalisation de l’information ouvert par Internet. Il est alors question de « tokenisation », qui désigne le processus d’inscription d’un actif, et de ses droits associés, sur un token afin d’en permettre la gestion et l’échange en pair-à-pair, de façon instantanée et sécurisée sur une infrastructure blockchain.

Security Tokens : quels avantages ?

La tokenisation d’actifs financiers présente sur le papier plusieurs atouts, selon Anthony Pompliano :

« Réduction des frais de commission. La plupart des frais liées aux transactions financières viennent des paiements effectués aux intermédiaires. Les security tokens éliminent le besoin d’intermédiaires comme les banques. En outre, l’usage de smart contracts (des programmes autonomes capables d’exécuter automatiquement des conditions prédéfinies et inscrites sur une blockchain) permettra de réduire la complexité et le coût de gestion de ces actifs (processus de collectes, distributions, etc.).

Exécution des transactions plus rapides. Ces tokens accéléreront les processus en réduisant le nombre d’acteurs impliqués. En outre, la possibilité de réaliser des transactions immédiates sur le marché secondaire des security tokens sera attractif pour les émetteurs d’actifs ainsi que les investisseurs.

Libre exposition au marché. La plupart des transactions sur le marché de l’investissement manquent aujourd’hui d’exposition à une base mondiale d’investisseurs. Il est par exemple difficile pour les investisseurs en Asie d’investir dans des entreprises privées américaines. Avec les security tokens, les détenteurs d’actifs commercialiseront simplement avec quiconque avec une connexion Internet, à condition de respecter les réglementations. Cette libre exposition au marché devrait conduire à des changements significatifs dans la valorisation d’actifs.

Accès à une base d’investisseurs plus large.

Automatisation de certains services. Les émetteurs de security tokens commenceront à utiliser des smart contracts pour automatiser la fonction de fournisseur de services. En conséquence, le rôle des avocats devrait se concentrer sur leurs fonctions de conseil. »

La tokenisation d’actifs du monde réel

Pour Stephen McKeon, professeur de finance à l’Université de l’Oregon, la tokenisation est particulièrement prometteuse pour les actifs relativement illiquides, dont la valorisation est pénalisée par leur faible liquidité dans des proportions importantes (qu’il estime à « 20% à 30%, soit des montants considérables »). La tokenisation permettra en effet d’augmenter la profondeur de marché, en ouvrant les marchés à plus de participants, engendrant ainsi plus d’échanges.

Selon lui, « les actifs traditionnels se tokeniseront parce qu’ils perdront la prime de liquidité s’ils ne le font pas » (la prime de liquidité désigne la « rémunération complémentaire versée aux investisseurs afin de compenser le manque de liquidité de l’actif acheté »). Il cite l’exemple d’actifs immobiliers commerciaux, résidentiels, ou encore d’œuvres artistiques. Dans ce dernier cas, des particuliers pourraient ainsi acquérir collectivement un tableau de valeur pour un musée local via une vente de tokens, même si aucun d’entre eux n’a individuellement les moyens d’acheter le tableau.

Dans une étude parue sur le site du Nasdaq en 2017, l’entrepreneur Addison Cameron-Huff prend de son côté l’exemple fictif d’un grossiste de diamants, Jane, qui possède l’équivalent de 15 millions de dollars de diamants, et d’un investisseur individuel, Joe, qui souhaite investir quelques milliers de dollars dans les diamants sans avoir à gérer la problématique du transfert physique (qui implique notamment des processus de sécurité pour s’assurer qu’un faux n’a pas été introduit). Joe souhaite idéalement posséder une petite part de nombreux diamants dans une logique de diversification, et pouvoir échanger facilement l’une de ses parts à d’autres individus que Jane. Les tokens constituent une solution répondant à ces différents besoins, en permettant d’échanger facilement une fraction de propriété d’actifs et ainsi de démocratiser l’accès à ces actifs.

Deux grands types d’actifs sont distinguées par l’étude comme pouvant être plus facilement « tokenisés » que d’autres :

-Les actifs incorporels (brevets, crédits carbones, droits d’auteur…). En raison de leur absence d’existence physique, ces actifs peuvent se prêter plus facilement que d’autres à ce processus de tokenisation, même si les différentes de juridictions peuvent rendre les transferts difficiles.

-Les actifs fongibles. Ces actifs sont eux aussi plus faciles à convertir en tokens car ils peuvent le plus souvent être divisés en plusieurs unités (comme des bitcoins) et parce que l’ensemble des tokens peuvent être associés à un ensemble général de composants d’actifs interchangeables (exemple : 10kg d’or), estime le Nasdaq. A l’inverse, les actifs non-fongibles se prêtent moins facilement à la tokenisation. Lorsqu’ils sont titrisés, les prêts hypothécaires sont par exemple souvent regroupés avec d’autres prêts qui présentent des caractéristiques similaires mais pas identiques.

L’étude souligne le fait qu’il faut distinguer plusieurs sortes de transferts de droits. Dans certains cas, comme les baux, seuls certains droits liés à un actif seront transférés, et non la propriété de l’actif elle-même. C’est également le cas de certains actifs incorporels comme les droits musicaux : lorsqu’un consommateur achète une chanson sur iTunes, il achète en réalité une licence qui l’autorise à accéder à vie à cette chanson, sans la posséder. La licence s’arrête à sa mort, ce qui signifie qu’elle n’est pas transmissible comme héritage par exemple. Des tokens pourraient représenter ce type de droits d’accès au lieu de représenter une propriété totale de l’actif.

La tokenisation, un mouvement inéluctable ?

C’est le point de vue défendu par l’investisseur Balaji Srinivasan :

« La tokenisation s’applique aux actifs rares. Aujourd’hui, la chose la plus appropriée à tokeniser est quelque chose de purement digital. D’ici 2025-2030 je m’attends à ce que de multiples juridictions permettent la tokenisation de n’importe quelle ressource rare, en raison des bénéfices de la digitalisation. Cela comprend les actions, les obligations, les commodités, les maisons, les voitures, les biens digitaux de tout type…Le cadre réglementaire finira par l’accepter. Il suffit que seuls quelques pays l’acceptent, et la création de richesses qui en résultera sera si large que cela poussera un grand nombre d’autres pays à adopter un régime libéral en matière de tokenisation.

Je pense que la tokenisation signifie qu’in fine, chacun peut devenir investisseur, une fois toutes les questions réglementaires fixées – depuis votre ordinateur jusqu’à un enfant Indien qui n’a que dix dollars. Cela signifie aussi que chacun, du business angel à l’investisseur en capital-risque, en passant par les investisseurs sur les marchés publics, commenceront à acheter les mêmes actifs. De la même façon que des formes disparates d’informations (photos, vidéos, audios, textes…) ont été convertis sous forme de « paquets » [avec Internet], la blockchain convertit ces formes disparates de rareté en tokens.

La progression de tous ces tokens et des blockchains publiques signifie qu’Internet deviendra, à long terme, le plus grand marché d’actifs du monde, tout comme Internet est devenu la plus grande bibliothèque du monde. »

Cette analyse est notamment partagée par l’entrepreneur David Sacks, ancien directeur des opérations de Paypal, qui travaille aujourd’hui dans le secteur des cryptoactifs : « Si vous aviez dit aux gens au début des années 1990 que chaque forme disparate de contenus – TV, films, musique, informations, photographies – serait chacune convertie en paquets sur le réseau Internet, disruptant massivement ces secteurs, les gens vous auraient pris pour un fou ».

Plusieurs grands défis restent encore à surmonter pour que la tokenisation d’actifs réels se produise effectivement en pratique.

Le premier de ces défis est bien sûr d’ordre régulatoire. De premiers efforts ont été entrepris en ce sens, en particulier par l’initiative Harbor qui a créé un standard spécifique, le Regulated Token Standard. Les tokens créés sous ce standard sont constitués de telle façon à ce qu’ils soient par nature conformes aux différentes réglementations.

Cela étant, le processus de régulation des security tokens reste encore à ses débuts. Selon Stephen McKeon, « l’adoption massive de la tokenisation d’actifs traditionnels prendra des années, possiblement des décennies. La technologie évolue vite, mais pas la régulation. La tokenisation constitue l’une des plus grandes opportunités, et l’un des plus grands challenges, que les autorités de régulation affronteront au cours de la prochaine décennie ».

Parmi les autres défis, citons en particulier les questions de gouvernance des actifs tokenisés et possédés collectivement par des dizaines, des centaines ou des milliers d’investisseurs. Comme l’explique Stephen McKeon, dans le cas d’un bâtiment possédé par une seule entité, celle-ci est incitée à surveiller certains aspects comme la maintenance. Si 10 000 personnes possèdent ce même bâtiment, cette incitation est moins évidente car le coût de surveillance peut dépasser la valeur de leur investissement individuel respectif. Des solutions devront donc être trouvées en termes de gouvernance.

La tokenisation d’activités d’entreprises traditionnelles

Les entreprises traditionnelles elles-mêmes pourraient créer leurs propres tokens pour certaines de leurs activités.

Le token pourrait par exemple représenter un moyen de paiement dans une application. C’est le choix qu’a fait en 2017 l’application de messagerie instantané Kik, qui compte près de 800 millions d’utilisateurs dans le monde. Kik a annoncé la création de son propre token qui aura vocation à être utilisé comme moyen de paiement dans l’application, notamment pour payer des services premium. Pour financer son nouveau projet et booster le lancement de son token, Kik a réalisé une ICO, devenant ainsi la première grande entreprise déjà existante à réaliser une levée de fonds de ce type. L’opération est devenue l’une des dix plus importantes ICO jamais réalisées, et leur a permis de lever l’équivalent de 98 millions de dollars.

Certaines rumeurs évoquent aujourd’hui la possibilité qu’Amazon lance un jour son propre token, nourries par l’initiative du géant américain de déposer fin 2017 le nom de domaine amazoncryptocurrency.com. La mise en place d’un token permettrait à Amazon de proposer un moyen de paiement unifié pour toutes ses places de marché, au lieu de devoir utiliser des monnaies différentes par les différentes places de marché Amazon dans le monde.

Comment Amazon pourrait booster son AmazonCoin

Pour encourager l’adoption de ce token, Amazon pourrait alors employer plusieurs méthodes, comme le présente l’entrepreneur Michael Amar :

  • Décider que le token permette de débloquer des services additionnels que les monnaies traditionnelles ne permettent pas.
  • Accorder une réduction de par exemple 5% pour tout achat payé avec ce token –sur une période de temps limitée ou non.
  • Distribuer gratuitement quelques tokens Amazon à ses 80 millions d’utilisateurs Amazon Prime, pour accélérer leur adoption. Ce principe, appelé « airdrop », est fréquemment utilisé par les nouveaux projets blockchain qui souhaitent développer l’usage de leur token.
  • Faire basculer son programme d’affiliation sur ce système en rémunérant ses partenaires en tokens Amazon.
  • Créer un marché secondaire où le token serait coté, ce qui existe pour tous les tokens dans le monde blockchain. Chacun aurait alors une incitation à acquérir le token dès le début en se disant qu’il va gagner ensuite en valeur grâce à la croissance d’Amazon. Imaginez la puissance que représenterait l’annonce du lancement de ce token : il y aurait une demande extrêmement forte, pour ne pas passer à côté de ce qui pourrait devenir le token n°1 au monde très rapidement, bien devant Bitcoin comme moyen de paiement numérique.

A terme, il est possible d’aller plus loin en partant du principe qu’Amazon ne souhaite probablement pas se contenter d’être un géant du ecommerce et pourrait se lancer dans d’autres secteurs : le commerce physique (Amazon a ouvert son premier magasin à Seattle en janvier 2018) ; la vidéo en ligne avec le service Amazon Vidéo déjà existant, qui pourrait concurrencer Netflix à terme ; la maison connectée avec ses enceintes intelligentes Echo ; la santé ; etc.

Dès lors, un individu pourrait payer uniquement avec le token Amazon dans l’ensemble de cet écosystème de services, sans jamais utiliser de monnaies traditionnelles. En d’autres termes, Amazon aurait donc créé sa propre monnaie interne. Amazon pourrait même nouer des partenariats avec d’autres entreprises pour qu’ils acceptent son token : des chaînes hôtelières, des restaurants, supermarchés, etc.

Ceci n’est encore qu’un exercice de prospective mais Amazon ayant été pionnier dans un certain nombre de domaines, il n’est pas impossible que l’entreprise menée par Jeff Bezos choisisse d’investir le terrain des tokens en tant que pionnier, en se servant comme atout principal de sa base d’utilisateurs déjà existante. Une étude récente réalisée récemment auprès de 1000 clients Amazon révèle du reste qu’une majorité absolue des sondés seraient prêts à utiliser une cryptomonnaie Amazon si celle-ci venait à voir le jour…

Les points de fidélité, bientôt en tokens ?

Au-delà du moyen de paiement, un token crée par une entreprise pourrait représenter d’autres usages. Pensons ainsi aux points de fidélité, comme le prévoit d’ores et déjà le géant du ecommerce Rakuten qui a annoncé début 2018 la création de son propre token pour représenter ses points de fidélité. Ce mécanisme permettra aux entreprises de :

-réaliser un suivi plus fin et en temps réel des points des consommateurs : savoir quel consommateur possède quels points, à quel moment ; comment et où il les dépense ; etc. L’analyse de ce suivi en temps réel permettra à l’entreprise de proposer au consommateur des promotions personnalisées et adaptées à ses besoins, via une application mobile.

-créer des programmes de fidélité multi-enseignes. Les points de fidélité en token pourront être intermarques, c’est-à-dire être valables dans différentes enseignes d’un même groupe. Un groupe pourrait dès lors savoir pour chaque consommateur si celui-ci préfère par exemple acheter un type de produits chez une enseigne A, et un autre type de produits chez une enseigne B, ainsi que bien d’autres informations. Il sera même possible de créer des programmes de fidélité qui rassembleront différents groupes présentant des complémentarités (un loueur de voitures avec un groupe hôtelier, par exemple). Les points seraient en effet enregistrés sur une blockchain qui serait (par nature) contrôlée simultanément par les différents partenaires, sans que l’un d’entre eux ne contrôle le registre plus qu’un autre.

-donner aux consommateurs la possibilité de s’échanger ces tokens en quelques clics, en pair-à-pair (c’est-à-dire sans intermédiaire). L’entreprise pourrait visualiser les transferts de points entre consommateurs, ce qui pourrait là aussi lui apporter des données intéressantes notamment en termes de marketing communautaire.

De façon générale, les usages des tokens pour entreprises restent encore à inventer, construire et expérimenter. Les prochaines années verront certainement de plus en plus d’entreprises explorer et tester ce modèle, comme en témoigne la déclaration récente d’Alexandre Bompard, PDG de Carrefour : « Je réfléchis beaucoup [aux cryptomonnaies et aux tokens] en ce moment. On ne pourra pas passer à côté de cette transformation-là ».

Cet article est issu du rapport L’Age du web décentralisé de Clément Jeanneau, publié par la Fondation Digital New Deal en avril 2018.

Pour comprendre simplement en vidéo les enjeux du web décentralisé, voir aussi le talk TEDx Le web de demain sera décentralisé.

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